Contre le pizzo, l'impôt de la Mafia, commerçants et patrons commencent à se mobiliser, et même à se rebeller, parfois ouvertement. Ils sont encore peu nombreux mais, après tant d'années de peur et de silence, c'est une révolution.
A 61 ans, Giovanni aurait pu couler une retraite de mécanicien heureux, à parler boulons avec les clients, à vendre des roues de secours et des chambres à air, dans sa boutique de Palerme. Au lieu de ça, il a une menace de mort sur la tête. Assortie d’une interdiction de son gendre d’approcher ses petites-filles quand il est flanqué des deux gardes du corps qui, désormais, l’escortent jour et nuit. Giovanni n’a pas donné son vrai nom. Il a consenti à un rendez-vous chez un ami, s’est assis en gardant serré contre lui son manteau, les épaules rentrées. "Depuis un an, je vis comme une poule qui engraisse dans un poulailler, dit-il, dans un rire nerveux. J’ai grossi de 20 kilos. Je n’ose plus rien faire."
Le pizzo, l'impôt du racket
En échange de sa tranquillité et de sa soumission, Giovanni aurait pu continuer à débourser 1 500 euros par an, ce fameux pizzo, l’impôt du racket, son obole pour nourrir la Mafia, ses veuves et ses orphelins. Il aurait pu, comme le font 80 % des commerçants et industriels palermitains, comme lui l’a fait durant quinze ans auprès de son extorqueur, qui n’était pas un vieux parrain, hublots fumés et Rolex en pendentif, mais le gérant de la supérette au coin de la rue.
Seulement, il y a un an, les affaires de Giovanni ont flanché. Plus d’argent. Les ennuis ont commencé. Les appels. Les menaces distillées au bout du fil par une voix de pince coupante. La serrure du magasin barbouillée de colle, une variante de la tête d’agneau dans la boîte aux lettres. Jusqu’au jour où un homme est entré, a mis le couteau sous la gorge du fils de Giovanni, avant de partir avec la caisse. Giovanni l’a dénoncé. Et ça, Cosa Nostra n’aime pas.
C’est le préambule d’une révolte. Lentement, péniblement, c’est comme si la Sicile relevait la tête. "Une révolution culturelle", affirme même Ivanhoe Lo Bello, président de la Confindustria sicilienne. En septembre, l’organisation patronale a annoncé vouloir radier de ses listes tous ceux qui paieraient le pizzo et ne dénonceraient pas. Une décision sans précédent. Déjà, certains ont préféré démissionner… Mais d’autres sont allés porter plainte: "85 entrepreneurs, ces six derniers mois, rien qu’à Gela, creuset d’une mafia hyperviolente, se réjouit Lo Bello. Et, dans les prochaines semaines, l’une de nos commissions qui s’attellent à vérifier des dossiers pourrait prononcer les premières expulsions, si c’est nécessaire." A voir… Le Medef local oserait-il renvoyer à la maison 70 % de ses adhérents? Mais, sans coup d’éclat, la déclaration de guerre risque de retomber comme un soufflé.
Une entrave à la croissance
Pour l’heure, l’extorsion continue d’entraver la croissance: elle rapporterait à la mafia un milliard d’euros par an, selon l’estimation d’un chercheur de l’université de Palerme, Nino La Spina. 1,3 % du PIB de la Sicile… L’association des commerçants de Palerme, elle, s’est lancée: début février, elle a suspendu un vendeur de vêtements qui affirme ne pas payer le pizzo, malgré les preuves, et refuse de collaborer avec les magistrats. Lesquels multiplient les inculpations pour "complicité" avec la mafia des payeurs qui persistent à nier l’évidence.
Ainsi donc Palerme s’arracherait d’un long, très long silence… Il fallait voir le théâtre Biondo, bondé, le 10 novembre dernier, pour le lancement de Libero Futuro, la première association de commerçants antiracket dans la cité, 35 adhérents. Il y a trois ans, il était vide, pour une conférence sur le même thème. Quelques mois plus tôt, la ville se réveillait les murs placardés d’autocollants blancs bordés de noir, comme des faire-part de deuil: "Un peuple qui cède au racket est un peuple sans dignité." Ils avaient été posés par un noyau d’étudiants, Ugo Forello en tête, cheveux longs et diplôme d’avocat, qui résume l’ambition de l’époque: "On voulait foutre le bordel." Le préfet a failli en convoquer le comité de sécurité publique. Mais personne n’y croyait.
Aujourd’hui, 250 commerçants qui n’ont jamais payé ou se sont engagés à dénoncer adhèrent à ce qui est devenu Addiopizzo. L’association examine leur dossier, leur fait signer un contrat et leur décerne un label, incitant les citoyens à la "consommation critique" dans leurs magasins. Mieux, ces 250 commerçants ont osé mettre leur nom sur le Web. On est loin de la mobilisation générale des matchs du calcio, mais c’est du jamais-vu sur cette terre épuisée de chaleur et d’omerta. Où 10 000 Palermitains ont encore signé une pétition de soutien et se réunissent, tous les 5 mai, pour une fête "pizzo free". Pourquoi ce jour-là? "Parce qu’il n’y a pas eu d’assassinat, un 5 mai", répond Forello.
"Chers extorqueurs, je ne vous paierai plus": un arrêt de mort
Un 29 août, si. C’était il y a presque dix-sept ans. En ce temps-là, les vies ne valaient rien, les sourires de condoléances étaient pincés et le silence assassin. Et, pour que la Sicile s’en souvienne, tous les 29 août, depuis dix-sept ans, une veuve dessine au spray rouge une flaque de sang sur un trottoir de Palerme, comme on irait fleurir une tombe. Là où son mari, Libero Grassi, a été abattu. Il fut le premier entrepreneur à défier la Pieuvre, par ces mots cognant à la Une du Journal de Sicile: "Chers extorqueurs, je ne vous paierai plus." Il aurait pu en faire son épitaphe. Grassi est mort dans une solitude noire. "Peu de temps avant, le président de la Confindustria de l’époque avait dit que Libero voulait se faire de la publicité et qu’on ne payait pas le pizzo à Palerme", se souvient Pina Grassi, 79 ans.
Avec cette exécution, la mafia a eu la paix pendant quinze ans, sur le front de la collecte. Alors quand, ce 10 novembre, au théâtre Biondo, Ivanhoe Lo Bello a présenté ses excuses, au nom de la Confindustria, à Pina Grassi, les yeux bleu translucide de la petite femme se sont brouillés, et la salle a chaviré de honte et d’espoir. Comment expliquer une telle révolution, après tant d’années de silence et, parfois, de compromissions?
61 ans, Giovanni aurait pu couler une retraite de mécanicien heureux, à parler boulons avec les clients, à vendre des roues de secours et des chambres à air, dans sa boutique de Palerme. Au lieu de ça, il a une menace de mort sur la tête. Assortie d’une interdiction de son gendre d’approcher ses petites-filles quand il est flanqué des deux gardes du corps qui, désormais, l’escortent jour et nuit. Giovanni n’a pas donné son vrai nom. Il a consenti à un rendez-vous chez un ami, s’est assis en gardant serré contre lui son manteau, les épaules rentrées. "Depuis un an, je vis comme une poule qui engraisse dans un poulailler, dit-il, dans un rire nerveux. J’ai grossi de 20 kilos. Je n’ose plus rien faire."
Le pizzo, l'impôt du racket
En échange de sa tranquillité et de sa soumission, Giovanni aurait pu continuer à débourser 1 500 euros par an, ce fameux pizzo, l’impôt du racket, son obole pour nourrir la Mafia, ses veuves et ses orphelins. Il aurait pu, comme le font 80 % des commerçants et industriels palermitains, comme lui l’a fait durant quinze ans auprès de son extorqueur, qui n’était pas un vieux parrain, hublots fumés et Rolex en pendentif, mais le gérant de la supérette au coin de la rue.
Seulement, il y a un an, les affaires de Giovanni ont flanché. Plus d’argent. Les ennuis ont commencé. Les appels. Les menaces distillées au bout du fil par une voix de pince coupante. La serrure du magasin barbouillée de colle, une variante de la tête d’agneau dans la boîte aux lettres. Jusqu’au jour où un homme est entré, a mis le couteau sous la gorge du fils de Giovanni, avant de partir avec la caisse. Giovanni l’a dénoncé. Et ça, Cosa Nostra n’aime pas.
C’est le préambule d’une révolte. Lentement, péniblement, c’est comme si la Sicile relevait la tête. "Une révolution culturelle", affirme même Ivanhoe Lo Bello, président de la Confindustria sicilienne. En septembre, l’organisation patronale a annoncé vouloir radier de ses listes tous ceux qui paieraient le pizzo et ne dénonceraient pas. Une décision sans précédent. Déjà, certains ont préféré démissionner… Mais d’autres sont allés porter plainte: "85 entrepreneurs, ces six derniers mois, rien qu’à Gela, creuset d’une mafia hyperviolente, se réjouit Lo Bello. Et, dans les prochaines semaines, l’une de nos commissions qui s’attellent à vérifier des dossiers pourrait prononcer les premières expulsions, si c’est nécessaire." A voir… Le Medef local oserait-il renvoyer à la maison 70 % de ses adhérents? Mais, sans coup d’éclat, la déclaration de guerre risque de retomber comme un soufflé.
Une entrave à la croissance
Pour l’heure, l’extorsion continue d’entraver la croissance: elle rapporterait à la mafia un milliard d’euros par an, selon l’estimation d’un chercheur de l’université de Palerme, Nino La Spina. 1,3 % du PIB de la Sicile… L’association des commerçants de Palerme, elle, s’est lancée: début février, elle a suspendu un vendeur de vêtements qui affirme ne pas payer le pizzo, malgré les preuves, et refuse de collaborer avec les magistrats. Lesquels multiplient les inculpations pour "complicité" avec la mafia des payeurs qui persistent à nier l’évidence.
Ainsi donc Palerme s’arracherait d’un long, très long silence… Il fallait voir le théâtre Biondo, bondé, le 10 novembre dernier, pour le lancement de Libero Futuro, la première association de commerçants antiracket dans la cité, 35 adhérents. Il y a trois ans, il était vide, pour une conférence sur le même thème. Quelques mois plus tôt, la ville se réveillait les murs placardés d’autocollants blancs bordés de noir, comme des faire-part de deuil: "Un peuple qui cède au racket est un peuple sans dignité." Ils avaient été posés par un noyau d’étudiants, Ugo Forello en tête, cheveux longs et diplôme d’avocat, qui résume l’ambition de l’époque: "On voulait foutre le bordel." Le préfet a failli en convoquer le comité de sécurité publique. Mais personne n’y croyait.
Aujourd’hui, 250 commerçants qui n’ont jamais payé ou se sont engagés à dénoncer adhèrent à ce qui est devenu Addiopizzo. L’association examine leur dossier, leur fait signer un contrat et leur décerne un label, incitant les citoyens à la "consommation critique" dans leurs magasins. Mieux, ces 250 commerçants ont osé mettre leur nom sur le Web. On est loin de la mobilisation générale des matchs du calcio, mais c’est du jamais-vu sur cette terre épuisée de chaleur et d’omerta. Où 10 000 Palermitains ont encore signé une pétition de soutien et se réunissent, tous les 5 mai, pour une fête "pizzo free". Pourquoi ce jour-là? "Parce qu’il n’y a pas eu d’assassinat, un 5 mai", répond Forello.
"Chers extorqueurs, je ne vous paierai plus": un arrêt de mort
Un 29 août, si. C’était il y a presque dix-sept ans. En ce temps-là, les vies ne valaient rien, les sourires de condoléances étaient pincés et le silence assassin. Et, pour que la Sicile s’en souvienne, tous les 29 août, depuis dix-sept ans, une veuve dessine au spray rouge une flaque de sang sur un trottoir de Palerme, comme on irait fleurir une tombe. Là où son mari, Libero Grassi, a été abattu. Il fut le premier entrepreneur à défier la Pieuvre, par ces mots cognant à la Une du Journal de Sicile: "Chers extorqueurs, je ne vous paierai plus." Il aurait pu en faire son épitaphe. Grassi est mort dans une solitude noire. "Peu de temps avant, le président de la Confindustria de l’époque avait dit que Libero voulait se faire de la publicité et qu’on ne payait pas le pizzo à Palerme", se souvient Pina Grassi, 79 ans.
Avec cette exécution, la mafia a eu la paix pendant quinze ans, sur le front de la collecte. Alors quand, ce 10 novembre, au théâtre Biondo, Ivanhoe Lo Bello a présenté ses excuses, au nom de la Confindustria, à Pina Grassi, les yeux bleu translucide de la petite femme se sont brouillés, et la salle a chaviré de honte et d’espoir. Comment expliquer une telle révolution, après tant d’années de silence et, parfois, de compromissions?
L’arrestation, en 2006, du boss des boss, Bernardo Provenzano, qui vivait comme un trappiste, reclus depuis des années dans une bergerie en se nourrissant de chicorée et de pouvoir absolu, avait porté un rude coup à Cosa Nostra. Et, pour succéder au vieux, Salvatore lo Piccolo (le Petit) avait dû s’affirmer. Changer les règles. "Les faire payer moins, mais les faire payer tous": c’était la ligne édictée par Provenzano, qui avait fait baisser la note pour que tous les Siciliens puissent régler et se sentent compromis. Quand on payait en retard, on écopait de pénalités. Quand on était gentil, on pouvait avoir des réductions.
"Le pizzo sert surtout à contrôler le territoire"
Lo Piccolo a dynamité cette version soft de l’impôt mafieux en augmentant son prix et la pression. Les actes de violence se sont multipliés. "Les exigences de la mafia n’étaient plus compatibles avec les finances des entreprises, explique le magistrat Michele Prestipino. Et la décapitation de Cosa Nostra était une occasion historique pour les patrons de se rebeller. Si la mafia est faible, ils ont moins intérêt à se lier à elle. Les nouvelles générations sont moins compromises que les précédentes." Et puis l’Etat est là, désormais. "Grâce aux aides, un entrepreneur, Guajana, dont l’entrepôt a été brûlé l’été dernier, a pu redémarrer son activité en quatre mois." Ça change tout. Car la mafia se nourrit de l’asthénie de l’Etat. "Le pizzo rapporte du cash, mais il sert surtout à contrôler le territoire", souligne le journaliste Salvo Palazzolo. Les mafieux sont des gens organisés.
C’est ce qu’a révélé le fantastique libro mastro, le registre des comptes secrets du Piccolo, qui a fini par être arrêté, le 5 novembre 2007. Une plongée à livre ouvert dans le tiroir-caisse de la mafia. Si Provenzano était un adepte de l’écriture cryptée, son successeur, en bon boutiquier de Cosa Nostra, notait tout, en détail et à la main: les "recettes", les "dépenses", les contrôles des appels d’offres, publics et privés, les noms des collecteurs, des hommes à abattre, les salaires. 40 000 euros pour lui, 5 000 euros pour le cadre sup, des chèques pour les retraités de la mafia, le treizième mois. Le quatorzième aussi… La totale. Le quotidien La Repubblica a publié une partie de la liste des taxés de Palerme – du vendeur ambulant, 30 euros, jusqu’au chantier de construction, 10 000 euros. Elle a fait l’effet d’une bombe.
La parole est encore difficile
A l’association Libero Futuro, on a envoyé une lettre à chacun des nominés. "Pour les aider à dénoncer, faire l’interface avec les institutions", explique son responsable, Enrico Colajanni. Car la parole, bridée par le peu de confiance dans le soutien des autorités, est encore difficile. Ce jour-là, un jeune homme appelle. Ça le rend fou de voir son père saluer gentiment son extorqueur, qui est aussi un client du magasin: il veut porter plainte. Et le père n’ose pas… "Le pizzo, c’est une humiliation qui dure, soupire Colajanni. C’est la honte, l’espoir un peu misérable de s’en sortir avec le moins de dommages possibles, la peur de faire grossir l’entreprise." Les avantages tirés, aussi, de la protection de la mafia, que l’on va parfois chercher directement pour "se mettre en règle"…
Alors porter plainte nécessite quelques contorsions. "Dans les actes judiciaires, il apparaît que j’ai été contraint à dénoncer, pour me protéger, sourit Francesco, 55 ans, un battant, lui. Dénoncer comme un droit à défendre sa liberté n’est pas admis ici." Mais bien d’autres refusent toujours d’avouer qu’ils paient, préférant une condamnation à quatre mois pour "complicité" avec la mafia. Signe de sa force, encore.
Et puis il y a les résistants du premier jour, les éclaireurs, qui n’ont jamais versé un sou, et qui en paient le prix. Pour garder en vie Andrea Vecchio, 68 ans, gros constructeur de Catane, 25 millions de chiffre d’affaires, 80 policiers sont mobilisés. "Deux avec moi, jour et nuit. Deux avec mon fils, jour et nuit. Deux postés à mon domicile. Deux chez mon fils. Deux sur chaque chantier de la province…", articule lentement Vecchio, tassé dans son fauteuil.
Son infortune a contribué à ranimer le ras-le-bol de la Confindustria. Trois incendies sur ses chantiers, les 27, 29 et 30 août. Le 31, une bouteille d’essence retrouvée sur un autre, surveillé par la police. Le défi de trop. Vecchio écrit au président de la République une lettre en forme de cri: "Une nouvelle menace, une nouvelle angoisse. On ne vit pas comme ça. On ne peut pas vivre comme ça. […] Ce n’est pas nous qui sommes attaqués, mais l’Etat-symbole incapable d’assurer une vie normale." Vecchio, pourtant, c’est le genre à envoyer balader un type à la mine sombre qui vient, en 2001, lui demander 150 millions de lires par un magnifique "150 millions de coups de pieds au cul, e basta"!
L’icône de la résistance apprend désormais aux petits Siciliens, dans les écoles, que l’argent n’est que l’apparence de la force, l’illusion qu’on peut être maître de sa destinée et de celle d’un peuple. Il est à l’unisson avec l’un de ses congénères, Giuseppe Catanzaro, qui dit, l’œil chargé de noir : "Je ne suis ni un héros ni un combattant antimafia." Ni un cadavre qui marche. Surtout pas. "Je veux juste être un homme libre."